Vendredi 13 novembre 2009
«Devenir français c'est adhérer à une forme de civilisation, à des valeurs, à des mœurs». Rien ne résume mieux le sarkozisme que cette petite phrase lancée par le Président en
personne à l’occasion de son grand discours sur l’identité nationale. Ce qui est en jeu ici n’est pas uniquement la teinte du discours pré-électoral de la majorité présidentielle (laquelle
cherche, à quelques mois des régionales, à maintenir à tout prix dans ses rangs son électorat le plus radical et le plus perméable aux idées du FN). Ce qui est en jeu est aussi - et surtout - la
clarification d’un projet politique, d’une vision précise de la France et de son avenir qui rompt manifestement avec notre tradition républicaine.
Que nous révèle cette phrase de la pensée obscure du Président ? Tout d’abord, que la problématique
centrale du débat sur l’identité nationale serait l’acquisition de la nationalité française, et plus précisément la finalité irréductible de cette démarche. Nicolas SARKOZY aurait parfaitement pu
débuter sa phrase par « Etre français c’est… », ce qui aurait traduit la conviction que si problème d’identité nationale il y a, il concerne toute la collectivité nationale (position
qui peut se défendre). Mais ce n’est justement pas la conviction du Président. Pour lui, le problème de l’identité nationale se pose essentiellement au niveau des populations immigrantes,
tous ces « autres » qui veulent devenir « nous » et qui – du point de vue de l’Elysée, je précise – pertuberaient l’identité nationale par leur refus d’adhérer aux valeurs de
la France.
Pour consolider cette thèse, Nicolas SARKOZY reprend à son compte tout un tas de vieux clichés totalement
infondés. Le pire ? «On ne peut pas vouloir bénéficier des allocations-chômage sans se sentir moralement obligé de tout faire pour retrouver du travail parce que les allocations sont
payées par les autres ». Sous-entendu : ceux qui veulent devenir Français pour profiter de notre modèle social n’ont pas vocation à l’être… En soi, nous sommes tous d’accord avec cela
car la contribution de chacun à la solidarité nationale est effectivement une valeur républicaine fondamentale (du reste, on aimerait que ce principe soit mieux garanti en ce qui concerne la
contribution des plus riches, mais passons…). Mais dire une vérité n’est pas nécessairement dire une réalité. A combien le Président estime-t-il le nombre de ces « nationalisés » qui
sont devenus Français uniquement pour profiter de la Sécu ? N’y a-t-il pas surtout beaucoup de Français par la naissance qui abusent et fraudent notre système social ? Faut-il
comprendre que le sarkozisme postule un lien direct (mais jamais démontré) entre la fraude sociale et l’immigation ? En tout cas, manifestement, il n’y a pas qu’au FN que ce genre de théorie
« monstrueuse » circule…
Ensuite, cette phrase illustrative de la pensée présidentielle nous apprend que devenir Français, c’est
« adhérer à une forme de civilisation, à des valeurs, à des mœurs ». Ce n’est pas la première fois que le Président SARKOZY évoque cette notion de « civilisation ».
Fin 2007, le terme avait déjà été employé pour justifier la proposition d’une nouvelle politique. « Notre vieux monde a besoin d'une nouvelle Renaissance », disait-il alors, et
la France doit être « l’âme de cette Renaissance ». De l’aveu présidentiel, la sarko-civilisation s’inscrit dans la rupture. Sa politique serait «la politique de la
vie», nécessaire «quand il faut rétablir des normes, des critères, des repères». Très bien, mais lesquels ? Ceux des Eglises qui, frétillantes à la proposition d’une
« Laïcité positive », espèrent bien pouvoir re-diffuser leurs valeurs moralo-religieuses sur toute la sphère juridique et institutionnelle française ? Ou bien alors ceux de la
droite sécuritaire qui, prise d’une frénésie de réformes pénales et d’actes de fichage, cherche à tout prix à réduire les libertés publiques et individuelles en vue de mieux contrôler les
comportements des gens ? Peut-être s’agit-il de construire cette civilisation des grands financiers, où toute considération éthique est immédiatement écartée du jeu de l’économie et du
social ? Espérons en tout cas - mais rien n’est moins sur - qu’il n’est pas question d’une civilisation où la délation serait un devoir citoyen (cf. Frédéric LEFEBVRE) et où les écrivains
seraient soumis à un devoir de réserve à l’égard du politique (cf. Eric RAOULT). Déjà que nous en sommes à renvoyer, par la force républicaine, des êtres humains dans leur pays en
guerre…
La question m’obsède : comment la droite républicaine, issue de la démocratie chrétienne, du gaullisme ou
encore du radicalisme, héritière d’une histoire riche en résistances contre l’autoritarisme et l’antihumanisme, peut-elle à ce point se taire face à qui constitue, de toute évidence, une remise
en cause majeure de leurs fondamentaux doctrinaux ? Je refuse de croire que cette droite là n’existe plus, et si je ne partage pas nécessairement ses analyses et ses propositions, je
souhaite vivement pour mon pays qu’elle émerge de nouveau sur les cendres de la droite actuelle.
Parce que justement, je suis de ceux qui pensent qu’effectivement, il y a bien un problème d’identité
nationale. Un gigantèsque même. Celui causé par la disparition progressive et programmée de l’idéal républicain ; par la destruction systématique de toutes ces valeurs de solidarité et de
tolérance, d’humanité même, qui étaient jadis partagée par la droite et la gauche réunies. Le sarkozisme est un projet de rupture civilisationnelle, comme l’avait effectivement indiqué le
candidat SARKOZY en 2006-2007, parce qu’il postule la substitution de l’idéal républicain par son antithèse (ce que, pour le coup, le candidat SARKOZY avait omis de préciser). Les électeurs de
droite devraient garder cela en tête. Le mythe de la « droite unie » ne doit pas être l’excuse de leur complicité !
Mon identité nationale, MM. SARKOZY, BESSON, HORTEFEUX (et tous les autres), c’est justement la certitude que
« l’homme nait débiteur de l’association humaine » (Léon BOURGEOIS, Prix nobel français) ; qu’en conséquence, le Français est responsable d’un héritage républicain qu’il
doit défendre contre des idées comme les vôtres ; qu’en aucun cas, il ne peut accepter qu’au nom de vos intérêts électoralistes, vous travestissiez ses convictions et ses engagements pour
saper méthodiquement les valeurs qui nous rassemblent tous. Je crois en la solidarité nationale, et je crois aussi dans les bienfaits civilisationnels des brassages culturels. Contrairement à
votre majorité, je pense que celui qui quitte son pays pour devenir Français, quelles que soient ses raisons, ne sera jamais un problème national. Le problème national, c’est au contraire le
discours qui tend gratuitement à les stigmatiser, et les actes d’irrespect à l’égard de leurs histoires personnelles.
Ne venez pas nous donner des leçons d’identité nationale, M. le Président. Les Français n’en ont pas besoin,
et encore moins n’ont besoin d’être traités comme des sujets à ré-éduquer ! Il serait temps de vous intéresser sérieusement à d’autres sujets, bien plus urgents et en tout cas bien plus
fidèles à la tradition républicaine. Vous avez été élu pour cela !
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